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Père Volle, nous venons vous voir aujourd’hui en traînant un peu les pieds parce que nous avons peur de vous déplaire…
Père Volle : Ah bon, que se passe-t-il?
Un de vos anciens retraitants nous a parlé avec beaucoup d’enthousiasme des Exercices spirituels qu’il avait suivis dans cette maison « Nazareth ». Il nous a passé le livret de saint Ignace qui y sert, paraît-il, de méthode, et nous n’avons pas aimé !
Père Volle : Et alors ? C’est ça qui vous retenait ? Vous n’avez pas aimé quoi ? Le témoignage de votre ami ? Le texte de saint Ignace ?
Oui, surtout le texte de saint Ignace. Ça nous a paru rébarbatif à l’extrême et du rabâché. On n’en a même pas achevé la lecture !
Père Volle : Comme je vous comprends ! C’est que vous vous êtes mépris si vous pensiez que c’est un livre de lecture ! Tout sauf ça ! C'est une méthode ! On ne parle pas de livre de lecture quand on a affaire à un code, code civil ou code pénal, code de la route, code musical, règles d’alpinisme, etc. Ça s’expérimente avant tout ! Tout d’application !
« Après tout » peut-être, mais pas « avant tout ». Il faudra bien commencer par lire pour tenter une application !
Père Volle : Je vous l’accorde, et reconnais très volontiers que ce qui vous a rebutés en a rebuté bien d’autres avant vous, moi le premier ! Si on lit votre livret dans le but de s’instruire, il vous tombe des mains, au moins dans ses pages du début.
Heureux de vous l’entendre dire ! C’est déroutant d’exigence, d’âpreté verbale et réelle, de simplisme, voire de décalage par rapport à certaines accentuations de la pastorale auxquelles nous sommes sensibles.
Père Volle : Mais cela aussi je vous le concède, jusqu’à un certain point. L’erreur est non seulement d’y voir un livre de lecture mais de se tromper sur l’angle de cette lecture du texte, saisi dans la rubrique des codes ordinaires. En effet nous sommes ici, parce qu’il touche au surnaturel, dans un monde original. Car on obtiendra peut-être ce qu’on désire en appliquant les règles enseignées de la bonne conduite automobile ou celles de l’alpiniste prudent. Il y a une certaine proportion entre l’effort et le résultat. C’est sur la même ligne, fin et moyens. Or ici, avec nos Exercices, il n’y a de résultat qu’à certaines conditions de vie intérieure, que si la prière se joint à la docilité, et surtout que si la grâce de Dieu veut bien enrichir l’une et l’autre.
Vous voulez dire que le suivi de la méthode n’est pas automatique ? Mais cela, on le savait d’entrée de jeu puisque tout ce qui dépend de la grâce est, par définition, de l’ordre du cadeau ! Reste que nous sommes devant un texte : il a l’efficacité de provoquer des attitudes, non ?
Père Volle : C’est très bien vu et très bien dit ! Nous avons affaire à un texte provocateur. Par l’abrupt de ses affirmations, il éperonne. Il pousse à une purification du cœur, à une remise de sa vie entre les mains de Dieu, à chercher, trouver et occuper sa place personnelle dans la plan du seul Sauveur, Jésus-Christ. Autant de résultats internes qui dépassent non seulement la connaissance la plus affinée du texte mais, plus encore, ce que l’effort le plus généreux de l’homme pourrait atteindre par les ressources inhérentes à sa seule bonne volonté. On peut ajouter, même avec le concours des grâces dites « ordinaires ».
De la mystique alors ?
Père Volle : Oui, si vous voulez, au moins dans le sens large du terme. Tels ces textes (1) où l’on évoque l’emprise directe de Dieu sur la volonté humaine, de quoi dissiper totalement la fausse réputation de volontarisme attachée aux Exercices, alors qu’ils sont une provocation à entrer et à s’élever le plus haut possible dans le monde de Dieu. Provocation qui enlève, emballe. D’où découle cet enthousiasme que vous avez constaté chez notre ami ancien Retraitant.
Et chez vous-même, Père Volle, en vous écoutant ! On admire, et pourtant ça nous dépasse. On y craindrait quelque illuminisme.
Père Volle : Vous êtes loin, du moins, d’un texte à lire !
Ça ne nous rassure pas totalement pour autant. Quand on a des choses sous les yeux on sait à quoi s’en tenir. Ici on dirait que vous nous haussez sur la pointe des pieds, en attente et espérance d’un grand vent qui nous enlève ! L’aigle qui fond sur le pauvre lièvre, quoi !
Père Volle : J’ai voulu présenter les choses le plus haut possible. Ainsi vous avez saisi la perspective et pu comprendre aisément que le livresque n’a qu’un rôle de départ dans une retraite selon saint Ignace.
Oui, c’est d’accord !
Père Volle : Je vais maintenant descendre pour vous de mes sommets. Il y a du plus et du moins dans les meilleurs dons de Dieu. Certains fruits spirituels seront certes toujours là pour témoigner de la présence et de la bienveillance du Seigneur, mais ils se diversifient selon le besoin de celui qui les reçoit. Si vous aviez rencontré d’autres Retraitants, pourtant tout aussi pieux que le vôtre, vous auriez entendu sans doute d’autres sons de cloche. Un tel a surtout été heureux d’avoir fait une bonne confession ; un autre d’avoir goûté comme jamais les Évangiles ; un troisième de brûler, depuis lors, du feu de l’apostolat… Je mets les choses au mieux, bien sûr, laissant quelques Retraitants encore en attente d’un tel résultat. Mais surtout, si vous avez l’occasion de rencontrer des habitués des Exercices, je veux dire des habitués de leur pratique régulière, vous noterez entre eux, presque toujours, un affaissement, au niveau visible, des impressions exubérantes du début. Ce qui leur avait été donné une première fois c’était pour les mettre en appétit des choses du Royaume de Dieu, grâces sensibles proposées au cœur et qui attendaient d’eux un témoignage crédible et durable, crédible parce que durable, persévérant, notoire au dehors. Ensuite en viennent d’autres accompagnées de transformations internes. On peut très bien en rester sans changements visibles, et pourtant on n’est plus le même. Une genèse s’est opérée quelque part dans l’homme, dans son esprit sinon encore dans ses mains. Vous me suivez ?
Mais oui, et avec curiosité !
Père Volle : Cet aspect de cheminement de la grâce vous est peu connu. Il me faut pourtant vous le souligner comme chose normale, quand ce n’aurait d’autre utilité que de faire s’évanouir vos craintes d’illuminisme évoquées tout à l’heure. Même s’il demeure substantiellement intact, l’enthousiasme si expressif des départs s’est modifié. Il peut revenir, mais d’ordinaire moins flamboyant, plus retenu. On comprend alors comment les diverses voies de spiritualités, quelque peu différentes dans leurs méthodes, se rejoignent. Si on a atteint la Place de l’Étoile, à Paris, par telle Avenue, on y retrouve l’extrémité des autres, qui lui sont convergentes.
Ça nous rassure, en effet. Illuminé, vous ne l’êtes pas vous-même, ni aucun de vos confrères connus. Nous n’étions pas en danger de le devenir à votre contact. Il est vrai que des personnes âgées participent aussi à vos retraites spirituelles qui ne nous ont pas paru exaltées le moins du monde. C’est l’extrême ferveur de votre ami Retraitant qui nous aurait plutôt posé problème de ce côté-là…
Père Volle : Mes amis, vous ferez vous-mêmes l’expérience des Exercices. Ensuite nous en reparlerons ! Avant de partir, emportez chacun un numéro récent de notre revue « Marchons » ; vous y trouverez pour cela des données pratiques. Mais, dites-moi, qu’est-ce que c’est que cette histoire du début avec un livret que vous auriez quasiment fait fumer sous mon nez, tellement il vous semblait bon pour la cheminée ?
Un petit jeu de notre part pour donner du piment à notre enquête !
Père Volle : J’en avais le pressentiment. Mais, figurez-vous que je me prends à douter de l’existence de votre Retraitant soi-disant extrémiste. Un autre gag de votre part ?
Mais oui, cher Père, c’est une pièce du scénario ! On voulait s’instruire, mais aussi s’amuser un peu.
Père Volle : Je ne puis pas vous en vouloir de trop puisque vous m’avez donné ainsi l’occasion de parler des Exercices sans être lassant. Tout de même vous m’avez eu un moment et me devez pour cela quelque réparation. Sans y inclure l’expérience personnelle pour vous des « cinq jours » qui ira de soi après ce que nous avons dit. Autre chose, à propos de votre retraitant virtuel : on en voudrait beaucoup de sa trempe et, sous l’angle de la ferveur, j’aimerais bien moi-même lui ressembler. Amen !
(1) Quelques textes des Exercices où l’on évoque cette « emprise du Créateur sur l’âme dévote, l’embrassant pour l’attirer toute à son amour et louange » : n°15 ; et l’autre, n°16, où le Retraitant, plus ou moins englué en des amours désordonnés, demande à Dieu de « modifier ses désirs et son attachement « » ; surtout le n°155 où un homme idéalisé, le troisième d’une série, ne veut que « vouloir selon ce que Dieu mettra en sa volonté », etc...
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