Le guide nous en montre l'habitat,
l'outillage, les traces de culture et peut-être de culte. Nous nous attardons devant
un squelette reconstitué d'un adulte de quelques 40 ans
d'âge aux vertèbres lombaires soudées. Ce
qui en faisait un handicapé. Objet de soins et donc de
compassion… Nous voyons également un enfant au tombeau
avec un crâne orné de coquillages comme autant de
petits bijoux.
A la sortie on me pose les questions qu'on n'avait osé formuler
devant le guide, un guide compétent en sa matière
tout en étant probablement matérialiste : ces "ancêtres" que
nous avons vus ou évoqués étaient-ils des
hommes "comme-nous" ? En clair, pour nous qui en portons
le souci général, avaient-ils une âme ? Y
avait-il pour eux - et y a-t-il éventuellement pour eux-
une vie éternelle ? Etaient-ils appelés à un
salut "comme le nôtre", avec perspective de paradis
ou d'enfer ? Les retrouverons-nous dans la vision de Dieu ?
Je réponds à la mesure de mes connaissances, c'est-à-dire
de mes convictions philosophiques et religieuses.
1. Tout nous invite à penser que ces hommes dits pré-historiques
méritaient vraiment le nom d'hommes, tel que nous nous
l'attribuons personnellement. Dotés de capacités
intellectuelles comme le dénotent notamment leur art inventif
(fabrication d'outils aptes à en fabriquer d'autres) et
leur souci de sépulture. Celle-ci implique respect du
défunt ; et davantage encore perspective de survie lorsqu'elle
s'accompagne d'une "idée" de transfert (aliments
en vue d'un voyage, dessins de bec ou de plume d'oiseau évoquant
l'envol, l'orientation du visage vers le soleil levant, position
fœtale dans une cruche, etc). Ces données fournies
ailleurs qu'aux Eyzies mais pour des "ancêtres" similaires.
2. Où il y a intelligence il y a volonté, cette
faculté qui fait désirer comme bon ce que l'intelligence
a appréhendé et révélé tel.
Saint Thomas d'Aquin, après Aristote, l'appelle "l'appétité de
l'intelligence".
3. A la différence de l'instinct, la volonté implique
la liberté car elle est le pouvoir d'un choix, celui de
faire ou de ne pas faire. La liberté permet, avec le choix,
l'amour qui est élection, dilection, prédilection.
4. A partir de l'intelligence nous avons, chez nos hommes dits
pré-historiques, la possibilité foncière
de remonter des créatures au Créateur, de le trouver
aimable et de l'aimer de quelque façon, comme on pu le
faire d'honnêtes philosophes païens. Possibilité foncière
qui n'a peut-être jamais passé à l'acte chez
les "ancêtres" frustres dont nous parlons, mais
qui ne peut manquer de s'éveiller au moins dans l'entrée
en éternité. Car l'âme intellectuelle humaine,
tout en étant présentement liée à un
corps, ne périt pas, de soi, dans la dissolution de celui-ci
après la mort.
5. Y-a-t-il eu pour ces "ancêtres" un appel divin à la
communion trinitaire ? Si nous acceptons l'équation "homme
= personne" nous ne pouvons le mettre en doute. Sans quoi,
il faudrait tout pareillement en douter pour une bonne partie
des humains nos contemporains qui vivent apparemment à l'intérieur
ou tout proche de la seule animalité. Mais que seraient
des hommes qui ne seraient pas des personnes ?
6. Si l'on voulait établir une distinction entre des hommes
authentiquement individus humains, des membres de la famille
humaine, certains appelés au salut et d'autres non, nous
nous heurterions d'une part à la Révélation
("Dieu veut le salut de tous les hommes") et d'autre
part à l'énorme difficulté de savoir ce
que sont devenus ces "ancêtres" et ce que deviennent
ceux qui leur ressemblent encore aujourd'hui. Supposons qu'il
n'y ait pas eu d'appel à la communion divine, supposons
encore qu'il n'y ait pas eu d'éternité pour eux
(annihilation de l'âme par le Créateur), alors que
sont devenus leurs descendants ? Car la question se pose bel
et bien ; ces hommes qui ne seraient pas des personnes, que nous
n'appellerions qu'analogiquement des "ancêtres",
auraient eu des descendants. Qu'ils soient "Cro-Magnon" ou "Néanderthal".
Nous ne pouvons à la fois les présenter comme nos
lointains parents et établir avec eux la coupure fondamentale évoquée
plus haut : communion d'éternité ensemble, oui
ou non ?
7. On pourrait certes supposer que Dieu ait choisi un couple "Adam
et Eve" dans cette lignée "d'hommes pré-historiques",
n'établissant qu'avec lui la communion amoureuse, féconde
d'éternité de bonheur, mais le problème
demeure : les autres, les laissés pour compte, que sont-ils
devenus ? Leurs descendants seraient-ils parmi nous ?
8. Pour moi, tous les hommes "sapiens sapiens" (avec
pouvoir réflexif, qui savent et qui savent qu'ils savent)
viennent du couple unique, datant celui-ci en amont de quelques
120.000 ans (datation approximative des plus lointaines traces
d'ancêtres" jusqu'ici découvertes), se dégageant
de l'animalité des pré-hominiens (homo erectus,
homo habilis, homo faber, homo sapiens), par une action positive
de Dieu (que ce soit en direct ou par voie évolutive),
avec une régression après le péché des
origines et une lente remontée vers les civilisations
connues des historiens.
9. Ces pré-hominiens ont tous disparu, quelle que soit
la cause d'une telle disparition. Fait inconstestable. Comme
si l'infusion de l'âme intelligente, doublée de
l'appel divin communionnel, était la source de leur maintenance
en vie. ; le "chaînon manquant" entre les primates
et nous n'ayant jamais été découvert.
10. Je laisse en suspens ici la question de savoir si l'appel
communionnel trinitaire suppose déjà la "personne" (c'est
affectivement ma thèse) ou bien l'engendre.
11. Tout repose pour moi sur la liaison "intelligence et âme
spirituelle = immortelle". L'intelligence étant la
capacité de dépasser le concret, de répondre à la
question : "Qu'est-ce que c'est ?" "par une donnée
générale : "c'est du bois, c'est du papier,
c'est une maison" et non pas : "c'est ça : tel
objet, de telle forme, telle couleur, tel goût, etc.".
Tout le reste s'ensuit de ce dépassement du concret, de
ce passage à l'universel, (physique, mathématiques,
philosophie, c'est à dire ce qui correspond aux trois
degrés d'abstraction).
12. Si nous reconnaissons plénière dignité à un
de nos enfants, éventuellement et malheureusement, en état
végétatif depuis sa naissance, voire à un
fœtus humain, quel que soit son étape de développement
et donc d'impuissance, comment la refuser à des êtres
chez qui émergent ces mêmes qualités qui
nous caractérisent ? Je suis sûr que notre guide
des Eyzies l'aurait admis…
Francis Volle cpcr
|